Il est mort.Je suis assis sur un fauteuil de cuir et contemple l'obscurité de la nuit dantesque à travers la fenêtre.
"Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir."
Je me penche pour attraper mon zippo sur la table basse mais mes mains sont mointes de sueur et laissent s'échapper le briquet qui heurte le sol avec un bruit mat. Je lâche un juron et le ramasse. J'allume ma Marlboro Light et aspire machinalement la fumée. Cela fait maintenant deux heures que je fume clope sur clope.
"Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir..."
Le Colt luit devant moi sur la table basse. Il me sourit. Dans quelques secondes, je le poserais contre ma tempe, je presserais fermement la détente et puis je partirai moi aussi...
Voilà cinq ans qu'elle est décédée. Violemment. Ma vie a basculé en un instant. Une seconde cruciale pour tout faire foirer. Un conard d'ivrogne qui arrive à contresens. 2 gramme dans le sang. Savoir que c'est trop tard et que le drame va se produire. Une seconde et des pneus qui crissent sur l'asphalte en un long hurlement aigu, un monstrueux bruit de tôle froissé, le pare brise qui explose, sa portière qui s'enfonce, et elle... Tout a volé en éclats. Ma vie s'est écroulé, comme un vulgaire château de carte emporté par une brise soudaine... J'ai vu notre avenir se consummer devant mes yeux comme une feuille de papier embrasé. Nos futures fiancailles, le mariage, le premier enfant, tout a disparu. A jamais... Elle avait toute la vie devant elle. Elle aurait été une brillante avocate. Elle aurait été...mais plus rien de tout cela n'est vrai. Elle est sous terre et a été dévorée par les vers, qui l'ont rongé, jour après jour, comme ma rancoeur dévorante. A chaque seconde, je n'ai cessé d'y penser. J'ai repassé incessemment le film de l'accident dans ma tête comme un masochiste châtiment. Encore. Et encore. J'ai ressassé la répugnante turpitude de cet homme qui l'a tué: elle embrase encore mon visage de colère tout en éteignant mon regard. Mon monde s'est écroulé et chaque jour la tristesse m'enveloppe comme une indésirable compagne. Elle me manque. Affreusement. Sa mort a laissé en moi un vide indicible qui jamais ne se remplira. L'injustice du destin accru par mon sentiment d'impuissance a souvent entrainé en moi un dégout prononcé pour la vie et tout ce qu'il me restait. J'ai si souvent eu envie de mourir moi aussi... Mourir pour ne plus ressentir ce vide déchirant, mourir pour ne plus avoir conscience de l'atroce réalité.
"Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir."
Mais la tristesse a laissé place à la colère et la haine est venue m'habiter. Progressivement. Ce fut d'abord une flammèche, vacillante, qui s'est transformé en un ardent brasier. Et alors je me suis juré de la venger. De retrouver ce fils de pute et de le démolir. L'insatiable envie de lui faire payer ne m'a plus lâché. C'était devenue une obsession impérieuse dont je ne pouvais plus me débarrasser. Le mantra qui m'a tenu en vie. Un ressentiment profond et inassouvi. J'ai attendu cinq ans, qu'il purge sa peine de prison. Mon sursis. Cinq ans avec ma haine dévorante. Où je n'ai pensé qu'a ça. Nuit et jour, à chaque seconde. Cinq ans pendant lesquels aucune caresse féminine n'a pu annihiler ma douleur, ni panser mon coeur. Cinq ans mais ma haine ne s'est pas éteinte, elle s'est accru et a flambé, comme quand on balance de l'essence sur le feu.
Ma douleur. A sa sortie de prison, envers et contre tout, j'ai mené ma petite enquête et je l'ai retrouvé. Je l'ai retrouvé, et je l'ai sequestré, là même où je me trouve en ce moment. Et puis... l'élévation, la consécration ultime de mon attente vindicative: je n'ai pas réfléchi, j'ai enfin pu frapper, frapper, frapper, mu par une haine inapaisable.
Frapper pour évacuer ma rage vengeresse.
Frapper sans pouvoir m'arrêter. Frapper, comme pour commémorer mes rêves perdus, mes désillusions térébrantes, pour exacerber mes maux déchirants, ma douleur hurlante...
Frapper pour qu'il sache, pour qu'il regrette, qu'il hurle à jamais pour égaler ma souffrance démesurée. Je voulais que son visage soit l'exacte réplique de mon coeur ébréché. Je cognais, le sang giclait, mais je n'y prenais pas garde. Il hurlait, et c'était mon propre désespoir que j'entendais sortir de sa bouche, comme un sépulcral chant. Je voulais le tuer comme il avait tué mon coeur, lui voler sa vie comme il avait pillé la mienne, je voulais qu'il meure
parce que je le suis...
J'ai frappé pour ce que Nina avait été, et une dernière fois pour ce qu'elle aurait pu être. Jusqu'à ce que ma folie meurtrière soit assouvie. Jusqu'à ce qu'il ne bouge plus. Révélation même de mon soulagement, quintessence de ma trêve intérieure. Et puis j'ai allumé une cigarette apaisante, pour célébrer la fin, pour glorifier ma vengeance achevée. [...]
Le cadavre est toujours devant moi. J'ai du sang séché sur le visage. Il est mort et le cauchemar est fini. J'ai accompli ma dernière mission comme un vaillant et brave soldat, et je m'apprête maintenant à la rejoindre dans l'au delà. Il a pris ma vie, je lui ai pris la sienne. J'ai péché, et je vais me rendre justice à moi même: j'ai toujours été un homme d'honneur.
J'allume une dernière Light. Le Colt luit toujours dans l'obscurité, comme pour me faire signe, et sa noirceur me rappelle mon propre destin. Il est temps. Mon coeur bat plus vite dans ma poitrine. Des gouttes de sueur perlent sur mon front. Nina. L'heure est venue... Bientôt, je ne fais plus attention à ma victime, ni au sang qui se répand en une gigantesque flaque. Je contemple le revolver avec une avidité macabre, mes yeux ébahis ne peuvent plus s'en détacher. Je tire une dernière fois sur ma clope mourante et recrache lentement la fumée par le nez. Mon coeur va exploser. Nina... Ma cigarette tombe sur le sol et s'éteint...mes mains désireuses se tendent vers l'objet singulier...je pose le canon contre ma tempe et sens la froideur du métal, mes mains tremblent. Je presse la détente... Nina.
"Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir."
Les vers en gras et italique sont issus de Harmonie du soir de Baudelaire.
Image, Eau sauvage de Dior, 2008