Avant l'homicide volontaire, mes "humeurs dépressives"...

 Avant l'homicide volontaire, mes "humeurs dépressives"...


Rien ne va plus. Elle ne me supporte plus. Elle ne me comprend plus. Pas plus que vous. Et ne me dites pas le contraire, parce que vous n'avez jamais compris, vous ne comprenez pas, et vous ne comprendrez probablement jamais. Aussi cynique que je le suis, je ne vous le souhaite pas, vous qui baignez dans l'insouciance de votre vie illusionnée.

Peut être un jour, cela changera t-il... Quand, vous aussi, vous serez achevé par les décès, les maladies, les accidents, les licenciements, peut être pourrez vous prétendre me comprendre. Votre vie d'antan ne sera plus qu'un lointain souvenir, votre quotidien ne sera que ressassements nostalgiques des bons moments qui n'existent déjà plus, parce que votre vie aura brusquement volé en éclats, et vous n'aurez plus qu'à essayer d'éviter les morceaux tranchants de celle-ci qui se ficheront quand même douloureusement en vous. Alors, comme moi, vous endurerez.


Vous prendrez conscience que, peu à peu, votre vie commence à avoir un goût immonde, et que son parfum, qui jadis s'apparentait plutôt à une douce fragrance telle que Very Irresistible de Givenchy, version masculine, ou Hugo Boss -qu'importe- sent maintenant la gerbe acide et alcoolisée de vos noires nuits de désespoir. Et puis, au fil du temps, alors que vous croirez mourir devant tant d'injustice, la douleur infinie s'inclinera et laissera place à une insensibilité totale, à une indifférence aussi froide qu'une nuit d'hiver, une désinvolture dangereuse qui ne vous laissera plus qu'une pierre à la place du c½ur... Vous serez tellement perdu au fin fond de la jungle que sont vos idées noires, que lorsque le ciel pissera ses gouttes monotones, incommodant ainsi le reste du monde, déjà abrité sous un grand parapluie pour éviter le foirage total des mises en plis, du mascara, vous, vous ne vous en rendrez même pas compte. En fait, vous vous en contreficherez parce que vous vous contreficherez désormais de tout. Et vous ne verserez pas une larme lorsque Papy ou Mamy viendra de claquer. Parce qu'au final, vous n'en aurez plus rien à foutre, ça n'aura plus aucune importance pour vous et plus rien ni personne ne pourra vous sortir de cette semi-rêverie obscure dans laquelle vous serez plongé en permanence, ni de vos pensées qui tourbillonneront sans relâche pour finalement tomber dans un trou noir, le trou dans lequel vous aimeriez plonger la tête la première -votre échappatoire- le trou dans lequel vous aimeriez mourir. Pourtant, ce n'est pas la peine, voyez vous, vous êtes déjà mort : le c½ur arraché par la vie et ses cruautés qui se sont acharnés, le corps mutilé par la maladie, l'amertume de la vie, le cerveau envahi par le spleen, le foie bousillé par l'alcool, dans lequel vous vous noyez lentement, indifféremment.


Et vous vous rendrez compte -enfin!- que, tout ce temps là, vous ne voyiez que ce que vous aviez envie de voir, comme lorsque votre mari sentait le parfum pour femme mais que vous prétendiez ne rien remarquer, comme lorsque votre gosse rentrait à la maison avec des pupilles en tête d'épingles, à milles lieues d'ici, dans le tourbillon psychédélique qu'était devenu sa conscience... vous qui prétendiez que la vie était belle, même si votre fille aînée pointait le chômage, même si vous étiez déjà en déficit le 13 du mois... et que les gens, même s'ils sourient, ne sont pas forcément heureux. Jadis, quand vous me croisiez dans la rue, vous voyiez un jeune homme, plutôt beau garçon, qui a toute la vie devant lui. Mais maintenant que vous avez compris, comme moi, l'absurdité de la vie, la vraie, qui n'est en fait qu'une jolie saloperie enveloppée dans un paquet cadeau, vous vous approcherez pour me regarder un peu plus en profondeur -on dit toujours que seul l'intérieur compte- et c'est ainsi que vous percevrez l'oxymore de mon apparence juvénile. Un c½ur qui ne bat presque plus, enfoui dans une poitrine affaissée par le chagrin. Une âme meurtrie par les coups. Et des yeux éteints... Un esprit errant, emasculé, comme tant d'autres dans ce monde...



Vous saurez aussi que la vie ne tient qu'à un fil, en permanence. Fil qui sera brutalement coupé le jour de votre décès par Atropos, selon la mythologie.
Fil sur lequel nous marchons tous, tels des funambules, sous le chapiteau du cirque qu'est la vie, où le moindre faux pas peut être fatal, et vous entraîner le nez dans la poussière, les membres disloqués par la chute. Tout peut foirer vous savez. N'importe quand. Ne l'oubliez jamais.
# Posté le vendredi 13 juin 2008 16:08
Modifié le dimanche 15 juin 2008 10:07

Homicide volontaire.

Homicide volontaire.


Ils m'ont arrêté, pris sur le fait. Accusé d'homicide volontaire. Flagrant délit. Oui c'était bien moi. Non je ne cherche pas à nier. Oui je l'ai tué de sang froid. Oui, l'arme était bien un 9mm. Et soudain, cette question banale mais pourtant si inattendue: Pourquoi ? Pourquoi ? A vrai dire...Comment leur répondre? Comment leur expliquer? C'était si long...



J'aurais du leur dire que tout avait commencé le jour où j'ai fait un accident de voiture? Un accident de voiture où j'avais perdu beaucoup trop de sang. Transféré à l'hôpital, les médecins avaient réussi à me sauver, tout en me refilant la maladie du sida par transfusion sanguine contaminée. J'aurais dû leur expliquer que j'avais des larmes dans les yeux quand on me l'avait annoncé? J'aurais dû leur dire qu'à la suite de cet accident j'étais tombé dans une dépression ? Que j'avais intenté un procès à l'hôpital, procès dûment gagné mais que l'argent ne m'enlevait pas cette saloperie de maladie? Que j'étais désormais séropositif et que ma vie était bouleversé non seulement parce que je savais que je n'allais pas vivre longtemps, mais aussi parce qu'il m'était désormais impossible de vivre comme les autres? Que je devais toujours faire attention à tout? Que ma relation avec ma copine allait être chamboulée?



J'aurais pu leur parler de toi bien sûr. Leur dire à quel point on s'aimait avant cet accident horrible. A quel point on voulait vivre ensemble. J'aurais dû leur dire que même si j'étais séropositif, j'avais quand même de l'espoir parce que je savais qu'on allait traverser ça à deux, que tu ne me laisserais pas tomber. On allait surmonter ça ensemble. J'étais séropo, oui, mais j'étais toujours le même, celui qui t'aimait, celui que tu aimais, celui qui te connaissait depuis toujours. J'aurais pu leur dire que mon espoir n'était pas mort, mais que tu avais fini par le tuer. Qu'au début, tu t'étais montrée la même, comme avant, et que c'était merveilleux. Mais qu'au fil du temps, je sentais que tu m'échappais, que tu supportais mal mon irritation permanente, mes humeurs dépressives et nos semblants de relations sexuelles. J'aurais dû leur dire que même quand on se protégeait, tu flippais tellement que le préservatif se craque qu'il n'y avait plus aucun plaisir? J'aurais dû leur dire que je sentais que ton amour pour moi déclinait, comme une flamme qui vacille, vacille, vacille... puis s'éteint.



J'étais séropo et maintenant ma copine me quittait. Oui, parce que malgré toutes tes bonnes paroles "je te laisserais jamais tomber, je serais toujours là pour toi..." tu m'avais laissé tomber... Tu disais peut être aux gens " ça ne marche plus entre nous..." Mais moi, je sais que c'était à cause de ma séropositivité. Tu n'étais pas prête à faire les sacrifices qu'une vie avec un séropo doit comporter. Tu ne voulais pas prendre de risques. Sale égoïste. Tu m'a quitté parce que j'étais séropo, mais ce n'est pas les séropos qu'il faut exclure, c'est le sida, tu ne le sais pas ça? Et puis tu l'as trouvé lui. Salaud. Tu l'as trouvé et tu l'aimais. Qu'est ce qu'il avait de plus que moi? Il n'était pas séropo lui... C'est ça ?



Et c'est là que l'idée de meurtre est venue me hanter. Il fallait que je te tue. Je ne supportais plus de te voir avec lui. Je ne voulais pas qu'il te touche, qu'il t'embrasse, qu'il passe sa main dans tes cheveux. Je ne supportais plus, ça me bouffait de l'intérieur, je devenais fou. Il fallait que je te tue. Je voulais le faire... mais je ne pouvais pas... Tu avais été mon ange. Mon soleil. Je ne pouvais pas te tuer. C'était trop dur. Alors j'ai préféré le tuer lui. Pour te faire souffrir. Pour que tu saches ce qu'était la vraie douleur, la vraie souffrance, celle qui tord les entrailles, celle qui arrache le c½ur, celle qui ronge de l'intérieur. Celle que j'éprouve depuis l'accident. Peut être que là, tu comprendrais. Oui, je voulais que tu souffres, que tu hurles, que tu t'arraches les cheveux, que tu te griffes le visage de désespoir. Je voulais que tu pleures comme jamais. Et que tu aies envie de mourir comme j'avais eu envie de mourir.



Alors je n'ai pas réfléchi, j'ai pris mon flingue, je suis venu sonner chez toi. Chez vous, pardon. Tu as ouvert la porte et, quand tu m'a vu, tu as eu l'air agacé, genre "oh non putin mais qu'est ce qu'il veut encore?" Je t'ai détestée, je t'ai poussée pour entrer dans l'appartement, je l'ai vu, lui, et j'ai tiré. Trois coups de feu. Un dans la poitrine. Un dans le ventre et un dans l'épaule. Tu as hurlé. Et ça m'a fait plaisir, si tu savais. Tu as appelé les secours, puis la police. Et je suis resté assis sagement dans le couloir, t'écoutant pleurer, à attendre l'arrivée des policiers, qui m'ont conduit ici.


J'aurais dû leur expliquer tout ça. Mais je ne pouvais pas. Tout était encore trop douloureux. Alors j'ai préféré garder le silence.
# Posté le jeudi 03 avril 2008 05:14
Modifié le samedi 05 avril 2008 09:00